Dépasser quelques préjugés sur les textes traditionnels

, par  Florence , popularité : 59%

De nombreuses œuvres philosophiques semblent (elles aussi) avoir souffert de « textostérone » ; au point que, de génération en génération de commentateurs reprenant les interprétations des générations précédentes, nous nous demandons parfois si les œuvres originales ont vraiment été lues...

Nombreux sont ceux, en tous cas, qui semblent avoir porté la même paire de lunettes !

Une (re)lecture attentive, avec un œil neuf, menée « avec liberté et scrupule » — pour reprendre une expression de Monique Dixsaut — permet de s’approprier autrement, de manière bien plus vivante, actuelle et féconde, les textes « traditionnels ».

Non, Platon n’est pas « platonicien » ...

Il est souvent fait référence à un « dualisme » de Platon, selon lequel il y aurait dans la philosophie platonicienne un « monde sensible » et un « monde intelligible » : ce n’est pas ce que disent plusieurs de ses écrits, pourtant célèbres :

*la métaphore de la Ligne — image de l’Être — que l’on trouve à la fin du chapitre VI de La République, s’étend des ombres et reflets des objets perçus... jusqu’aux idées.
En général, et en particulier ici, la ligne n’implique-t-elle pas, par nature, un continuum ?

*Dans Le Banquet (210a - 212a), le cheminement qu’Éros nous pousse à effectuer, porte du désir de la beauté d’un corps à la contemplation du Beau en soi, en passant par le désir des belles actions, âmes et connaissances.
Contrairement à ce que disent de nombreux commentateurs, puisque sur ce chemin nous trouvons les belles actions, les belles âmes et la beauté des connaissances vraies, il est clair qu’Éros inclut « philia » (l’amitié, l’affinité) et « agapè » (l’amour inconditionnel, la générosité ; traduit en latin par « caritas »).
Le prétendu dualisme est en réalité, ici aussi, continuité d’un cheminement vers la lumière.

Un peu plus loin (221e) dans le même Banquet, Alcibiade, interlocuteur de Socrate, se plaint de ce qu’en réponse aux questions philosophiques posées, « il vous parle d’ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de tanneurs (...) ».
Mépris du sensible, vraiment ?

Débarrassés des projections textostéronées, des vieilles paires de lunettes, partons à la découverte du toujours à la fois très ancien, terriblement vivant et actuel Platon.
Au passage, je remercie infiniment Monique Dixsaut, ancienne élève de l’ENS, professeur émérite à l’Université Panthéon - Sorbonne et spécialiste de Platon, pour avoir contribué à cet « œil neuf ».

Pour Platon, ce qu’est un être humain, son identité, se définit par son désir essentiel — c’est (entre autres) ce qui fait dire à M. Dixsaut que l’âme est un mouvement.
Et si le corps peut être objet de désir, ce n’est pas le corps qui désire : c’est toujours un sujet qui le fait.

Le désir essentiel du philosophe est le désir d’apprendre et de comprendre :
« - Eh bien, sur ce point, ne nous trouvons-nous pas en complète opposition avec ce qu’on pense généralement du philosophe ?
- On ne peut plus complète, dit-il.
- Notre défense ne sera-t-elle pas à la mesure du problème si nous disons ceci : celui qui aime véritablement apprendre est par nature porté à lutter pour atteindre ce qui est ; il ne s’attache plus à chacune des multiples choses que l’opinion croit exister, il avance, sans laisser son désir faiblir et s’éteindre, jusqu’à ce qu’il ait saisi la nature de ce qu’est en elle-même chaque réalité, par la partie de son âme à laquelle il convient d’y accéder — or cela convient à ce qui est apparenté ; une fois qu’il s’est approché de ce qui existe réellement et s’y est uni, il engendre intelligence et vérité, et, dès lors, il connaît, vit et se nourrit véritablement ; c’est bien ainsi, n’est-ce pas, mais pas avant, que cessent pour lui les douleurs de l’enfantement ? » Platon, La République, Chapitre VI, 490b.

...Platon EST la philosophie

Dans son livre Platon, Le Désir de comprendre (éditions Vrin) Monique DIXSAUT commence par souligner ce paradoxe que la vie et l’œuvre de Platon nous sont très connues ; et « pourtant, à l’en croire, il n’a jamais parlé, jamais écrit. Ses Dialogues sont remplis de noms propres mais le sien n’y est mentionné que trois fois (cf. l’abyssal « Platon, je crois, était malade », dit par Phédon). Il n’y a donc pas de philosophie de Platon. Pour une bonne raison : Platon est la philosophie.* « Avec lui, elle cesse d’être une enquête sur la Nature ou l’exploration (...) des pouvoirs et des limites du langage.
La philosophie est pour Platon à la fois un « terrible amour » de la vérité et l’exercice d’une intelligence qui questionne pour comprendre ce qu’il en est vraiment de la réalité, que celle-ci puisse être pleinement intelligible ou que, changeante et mêlée de contingence, de particularité et d’incertitude, elle ne puisse l’être qu’approximativement. »
A ces questions, les Dialogues proposent des réponses toujours mises en perspective, et « toujours situées dans l’horizon d’un nouvel examen possible. »
« Même si l’examen n’aboutit qu’à des conclusions négatives, il a le résultat le plus positif de tous : libérer la pensée de ce qu’elle croyait savoir. Toute conclusion positive se sait par ailleurs être l’effet d’une pensée qui trouvera toujours en elle assez d’élan pour reprendre le problème autrement. »

(* C’est aussi ce que dit Emerson : « Platon est la philosophie, et la philosophie, Platon. »)

Ainsi, contrairement à ce qui est souvent enseigné, il n’existe pas de fixité ni d’immobilisme dans la pensée platonicienne : le choix d’écrire des dialogues est fondamentalement la marque d’une pensée toujours en mouvement, qui chemine de questions en réponses qui seront à nouveau interrogées.
Pour s’en convaincre, il faut chercher à comprendre ce que fait Platon dans ses œuvres — à savoir figurer, incarner le dialogue de l’âme avec elle-même qu’est le philosopher — plutôt que de chercher à résumer le contenu, le "résultat" des Dialogues ; autrement dit, réduire sa pensée à un ensemble de doctrines.

Dans une émission consacrée à l’utopie et diffusée sur France Culture en 2009, Monique Dixsaut a bien du mal à faire comprendre à son hôte (philosophe aussi) ce point de vue si rarement envisagé — la tradition des commentateurs de Platon ayant surtout cherché à synthétiser (réifier ?) sa pensée — point de vue qui semble résonner comme une bombe au moment-même où je l’écris : "je ne suis pas sûre que Platon affirme quoi que ce soit"....

Au désir d’apprendre et de comprendre qui anime le philosophe, j’ai envie d’ajouter le désir platonicien de faire comprendre : les nombreux mythes, métaphores et allégories que Platon utilise, reprend ou crée de toutes pièces n’ont-ils pas ce but ?
Tout se passe comme si la tradition philosophique avait gardé (au moins en partie) une façon "néo-platonicienne" (présente par exemple chez Plotin) d’envisager les écrits de Platon.
Pourtant, lorsque Socrate déclare qu’il ne sait rien, et que c’est la seule chose qu’il sait, affirme-t-il autre chose que ce que Monique Dixsaut tente de faire comprendre, 2400 ans plus tard, à son interlocuteur empli de certitudes ?

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