Être le plus nombreux possible à penser le mieux possible

, par  Florence , popularité : 62%

D’où viennent ces représentations selon lesquelles la philo est réservée à une élite, difficile, compliquée ?
Démontant les mécanismes d’un mauvais usage de la culture philosophique, portant au jour les inconvénients de l’année de terminale, un travail de recherche sur l’histoire de l’enseignement de la philosophie, mené par Sébastien Charbonnier, se montre très éclairant...

Au cours d’une rencontre de Citéphilo, Sébastien Charbonnier est venu présenter et discuter de son travail de recherche sur les enjeux politiques (au sens de relatifs à la « polis », à la Cité) de l’enseignement de la philosophie.

Jeune agrégé de philosophie, il a reporté de trois ans ses stages d’enseignant pour effectuer une thèse de doctorat sur le sujet.
En effet, plusieurs questions se posaient à lui :

- Pourquoi seulement un an en terminale ?

- Comment se déprendre des représentations selon lesquelles la philo c’est difficile, abstrait, compliqué, élitiste ?

Cette forme de violence symbolique tend en effet à interdire l’accès à la philosophie, alors qu’elle est « l’outil majeur de liberté de penser ».

Sa méthode : constituer une histoire de l’enseignement de la philosophie ; s’instruire du passé pour ne pas répéter les erreurs. Porter au jour les impensés (contradictions et sophismes) passés et actuels de cet enseignement.

Son but : partager l’idée selon laquelle la philo, on en est tous capables.

L’enjeu : la philo est utile à la formation de l’esprit critique, à la formation des citoyens.

Que sait-on de l’histoire de l’enseignement de la philosophie ?
Il aurait toujours existé ? Que nenni ! C’est en 1809 – dans la foulée du siècle des Lumières et de la Révolution Française – qu’il est introduit.

*Grand pas jusqu’en 1925 : les Instructions Officielles élaborées par les inspecteurs de l’époque le réservent clairement aux hommes.
En ce temps-là, seuls 4 % d’une classe d’âge sont concernés par le baccalauréat. …Effectivement, c’est pour l’élite.
Inutile d’enseigner la philo aux femmes : « elles ne sont pas appelées à une vie professionnelle importante ». « On va en faire des ergoteuses désagréables » au foyer. « Il est évident que les femmes ne sont pas faites pour réfléchir ». Pourtant, ces mêmes inspecteurs de philosophie conseillent aux enseignants de relire le Discours de la Méthode (de Descartes), alors considéré comme « l’alpha et l’oméga de la bonne pédagogie ».

Mais justement, souligne S. Charbonnier, pour Descartes, la raison n’a pas de sexe : il écrit le Discours de la Méthode en français « pour que même les femmes puissent le lire » (ses autres écrits sont édités en latin).

Dans un premier temps, les femmes sont conçues comme soumises à l’Église : ce n’est pas bon pour la République qu’elles philosophent.
Dans un deuxième temps (plus éclairé) : justement, il faut les instruire aussi en philosophie pour qu’elles puissent se libérer de l’influence de l’Église et participer au renforcement de la République.

*En 1927, l’enseignement de la philo s’ouvre aux femmes. La raison n’a pas de sexe, l’appareil intellectuel et symbolique qui permet à l’être humain de réfléchir, de se découvrir source de pensée, de développer esprit critique et autonomie non plus.

*Aujourd’hui, au lycée, la philo concerne un jeune sur deux, soit plus que jamais dans l’histoire ; les pratiques philosophiques hors institution scolaire se sont développées (cafés philo, ateliers philo avec les enfants, philo en entreprise ou consultations philosophiques privées).
Mais quand même : cette représentation selon laquelle la philo est réservée à une élite est toujours présente.

- Le mot lui-même de « philosophie » est objet de crispation, relève du registre du sacré : les personnes concernées sont souvent gênées pour désigner les pratiques philosophiques en école primaire : « a-t-on le droit d’appeler ça philosophie ? ». Les autorités académiques recommandent toujours l’expression de « discussion à visée philosophique », ou encore DVP.
C’est bien la seule matière, la seule discipline pour laquelle cette question se pose. Avec les mathématiques par exemple, on ne se la pose jamais, même en école maternelle — poursuit-il.

- Visant à déjouer les mécanismes de cette sacralisation, Sébastien Charbonnier évoque la « canonisation des grands » que sont Platon, Descartes et Kant, qui s’exprime par exemple dans un : « comment oses-tu parler de (ceci) alors que tu n’as pas lu ce qu’en dit Platon, (Descartes ou Kant) ? »
Il y voit un « mésusage de la culture philosophique » : « ça fait du bien, ça rend plus fort de connaître les grands, mais il est possible aussi de philosopher sans les connaître ».

- Il se trouve cependant que le fait de concentrer l’enseignement de la philo sur un an, neuf mois même, induit des comportements analogues à une visite accélérée de Paris : qu’est-ce qu’on visite quand on n’a qu’une journée à Paris ? La tour Eiffel, le Louvre, les Champs Élysées…

La tendance des professeurs est ainsi de faire étudier des textes denses, pour mieux et davantage transmettre, mus qu’ils sont par la joie de partager.

Mais les conséquences sur les élèves en sont déplorables ; il n’est pas rare que leur position, en sortant de ces cours, soit : « jamais, je ne lirai un livre de philo de ma vie ! ».

En conclusion, pour éviter ces écueils et concrètement, S. Charbonnier propose, en se basant sur une étude menée auprès des élèves, de lancer de nouvelles bases pédagogiques, car quand le sentiment que c’est difficile est présent, c’est bien plutôt la question du désir de penser qui est en jeu ; du désir de penser et d’oser changer de regard sur nos représentations spontanées.

La philo est d’abord une pratique qui aide à mieux vivre et à mieux se connaître soi-même (cf. Qu’est-ce que la Philosophie antique ? de Pierre Hadot).

Il s’agit de faire descendre la philo de son piédestal, et de reprendre à son compte la formule – titre d’un livre : « Moins de prozac, plus de Platon », car « faire l’expérience d’avoir, de produire une idée, c’est comme bouger son corps : ça fait du bien ».
Et « la philo est d’abord une pratique concrète et émancipatrice qu’il s’agit de partager et de faire ensemble... ».

Enregistrement complet de la rencontre ici (durée : 2h06)

https://soundcloud.com/citephilo/que-peut-la-philosophie

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